Épisode 4 : Ventre vide
Bébé pas bébé
Je ne me souviens pas de l’âge auquel j’ai tenu ma première poupée dans les bras. J’étais petite. Assez pour croire qu’il y avait une manière de faire. Qu’on me l’avait transmise. Je faisais comme il fallait. Biberon, couche, dodo. Je ne savais pas encore lire, et déjà je mimais, appliquée. Avoir un bébé. Puisque je suis une petite fille. Puisqu’un jour je serai mère. Puisque je dois. Je dois.
Jusqu’au milieu de ma vingtaine, il me semblait évident qu’un jour j’aurais des enfants. On nous répète qu’il n’y a rien de plus beau, que c’est la seule chose qui ait vraiment du sens, que sinon, tu finiras seule. Que c’est ça, la vie. « Tu vas passer à côté ».
Alors j’attendais de pouvoir faire les choses dans l’ordre. Trouver un homme. Me marier peut-être. Puis me reproduire. Perpétuer la lignée, ne pas réduire à néant l’arbre généalogique que mes ancêtres féminines ont mis tant de douleur à faire fleurir.
Et puis les années ont passé. Il n’y avait pas d’homme, ou pas celui-là. J’ai commencé à me poser des questions. Interroger mon éducation. Les poupées qu’on m’offrait sous le sapin dès mon plus jeune âge. Les grands-mères qui attendent de le devenir avec hâte. L’état du monde aussi.
Bien sûr que ça joue. Qui peut faire un enfant de nos jours sans y penser ? Sans avoir ce petit doute dans un coin de la tête. Les guerres, le climat. Les prédictions sont affreusement mauvaises. Dans trente ans ce sera le chaos. Quelle vie vais-je offrir à un nouvel humain ? Est-ce qu’il me le reprochera un jour ? « Tu savais et t’as quand même fait. » Qu’est-ce qu’on répond à ça. « J’en avais envie » ?
J’ai commencé à déplacer mon regard. Oui, une vie heureuse sans enfant est possible. Ce n’est même pas grave.
J’écoute ces femmes de quarante ou cinquante ans, libres, debout, belles. Elles n’ont pas peur. Elles sont pleines de quelque chose. D’ailleurs. Pas le ventre, peut-être un endroit particulier de la tête. Ont-elles plus raison que les autres ? Peut-être que personne n’a tort.
Je n’exclus pas, un jour, de changer d’avis. Je suis attendrie devant un nourrisson. Je trouve l’idée de la transmission belle et puissante. Connaître cet amour-là me fait envie. Mais je crois pouvoir dire que je ne serai pas malheureuse si je passais ma vie sans enfant. L’amour se trouve partout. Les traces qu’on laisse sont multiples (l’art, d’ailleurs, est indélébile).
Mon ventre est vide. Très bien.
