Rien à réparer
Fragments d’une décennie qui m’a changée.
Je vais avoir 30 ans. Le temps s’agite dans ma tête comme un compte à rebours. J’ai hâte et j’ai peur. Hâte de laisser derrière les petits bouts cramés de la vingtaine : les blessures, les doutes, les quatre roues du poids lourd qui m’ont parfois écrasée, les amours, les fêtes vécues jusqu’au soleil, et les réussites.
Et peur.
Parce que c’est l’un de ces âges où l’on fait le bilan. Où on ouvre une dizaine blanche et vierge qu’on espère colorier correctement. Peur, parce que la vie n’a pas la silhouette que je lui avais dessinée à cinq ans. Pas de mari. Pas d’enfant. Pas de maison avec des fleurs autour.
Tant mieux ?
Je vais avoir 30 ans et je me sens libre. Pas d’homme pour prendre tout l’espace dans ma tête. Un métier qui compte. Du temps pour créer. Un entourage de personnes créatives, belles, libres et inspirantes. Alors j’ai décidé de prendre un gros crayon, et de raturer toutes les attentes de la petite fille que j’étais. Mon ventre n’est pas rond, mon annulaire gauche est nu, et c’est bien.
J’ai décidé de commencer à compter les réussites. À les nommer. Regarder ce que j’ai fait de cette dernière dizaine d’années, et d’en être fière.
J’ai eu sept appartements, dans cinq villes différentes. J’ai signé quatre CDI, quitté quatre CDI. J’ai obtenu un diplôme en manquant une année de cours. J’ai eu un chat, puis ne l’ai plus eu. J’ai aimé trois garçons. Aucune fille. J’ai connu les troubles anxieux, guéri les troubles anxieux. J’ai arrêté de fumer (du premier coup, sans rechute). J’ai soulevé des poids quatre fois par semaine pendant deux ans et demi, puis j’ai arrêté. J’ai arrêté l’alcool. J’ai aimé Bordeaux, détesté Bordeaux, quitté Bordeaux. J’ai détesté Paris, je l’ai quittée, elle m’a manqué, j’y suis revenue, je l’ai aimée. J’ai vécu au bord de la mer. Elle me manque souvent. À 25 ans, je manageais une équipe de six personnes. J’ai arrêté. J’ai publié des textes sur Instagram et 45 000 personnes ont choisi de me lire. J’ai écrit un manuscrit qui n’a pas été publié. J’ai écrit un autre manuscrit qui va être publié. J’avais dit, un roman avant 30 ans. Je l’ai signé à 29. J’ai fait une dépression. J’ai guéri. J’ai vécu en colocation, beaucoup. J’ai vécu en couple. J’ai vécu seule. J’ai voyagé en Europe. Italie, Angleterre, Espagne, Belgique, Suisse, Pays-Bas. J’ai voyagé aux Etats-Unis. J’ai pris des avions seule. J’ai mangé seule dans des restaurants. J’ai été seule à des concerts. Seule au cinéma. J’ai appris à me suffire. J’ai appris qu’aucun bâton ne restait dans mes roues. J’ai appris à accélérer, à freiner. À tomber. Je me suis trompée souvent. J’ai réussi parfois. J’ai aimé le mouvement, les cycles, les changements. J’ai compris que ce qui rend fier se construit dans l’inconfort. Que l’amour ne peut rien sauver. Que rien n’est jamais figé et que personne n’est infaillible. Qu’on ne possède rien sinon soi-même et la possibilité de l’avenir. Qu’une seule seconde peut tout changer. Que les grandes blessures transforment pour toujours. Et que c’est parfois bien.
Je vais avoir 30 ans et je suis heureuse de ne pas être devenue celle que je rêvais d’être enfant.
Je ne me mens plus. Je ne confonds plus peur et désintérêt (il y a des choses que je pensais ne pas vouloir simplement parce que je me sentais incapable de les obtenir).
Je vais tout droit vers ce que je désire vraiment. Ce qui me donne hâte de me lever le matin. Vers ce qui compte.
N’est-ce pas tout ce qu’on peut se souhaiter, à 30 ans ?

